Le Karaté: Voie du guerrier pacifique

Le karaté-do plonge ses racines dans les mystères et légendes d’Extrême-Orient.
Art martial traditionnel japonais devenu budô, ou “voie du guerrier”, c’est un chemin à part entière permettant connaissance et perfectionnement de soi, maîtrise du corps et de l’esprit.

La légende raconte que c’est un moine indien du nom de Bodhidharma qui importa au VIe siècle le bouddhisme en Chine. Lorsqu’il fut autorisé à enseigner la voie du Bouddha dans le célèbre temple de Shaolin, il se rendit compte que ses élèves ne pouvaient soutenir les longues heures de méditation, leur corps étant trop faible. Il chercha alors
une solution, et c’est en observant la nature qu’il mit au point des enchaînements de mouvements reproduisant ceux des animaux : tigre, grue, singe, etc. Ces enchaînements destinés à renforcer les pratiquants seraient à la racine de ce qui est devenu le kung-fu en Chine puis le karaté-do au Japon. Rien ne confirme cette histoire. Ce que l’on peut retenir, en revanche, c’est qu’il existe une racine commune à ces deux arts, qui relie
spiritualité et pratique martiale dans un temple.

Un art sous l’influence du zen

Le zen est arrivé au Japon au XIIe siècle et pendant les huit cents ans de son histoire, il a influencé la vie japonaise dans les domaines artistiques les plus variés comme la peinture sumi-e, la poésie haïku, l’arrangement floral ikebana, l’écriture et la calligraphie, la cérémonie du thé ou l’agencement des jardins. Il en va de même pour les arts martiaux, stratégies et tactiques de guerre. Sa prégnance est évidente dans le tir à l’arc (kyudo), l’art du sabre (kendo) ou le karaté-do. Chacune de ces disciplines ayant des techniques bien à elle, mais un seul objet, le perfectionnement de l’esprit. Des générations successives de maîtres ont permis d’enrichir la dimension spirituelle du combat à main nue (kara-te signifiant “main vide”, dans le sens bouddhique de vacuité) pour en faire une voie spirituelle, un authentique budô, littéralement “voie du guerrier”. Une possibilité de réalisation de soi à travers la très fine connaissance de ses dimensions psychiques et de ses énergies physiques.

Le zen aidait les samouraïs et autres “artistes martiaux” à accéder à l’essentiel, à l’instinct, en neutralisant ce qu’il pouvait y avoir de réflexif et d’analytique en eux- mêmes. Car dans la bataille, au moment de décocher sa flèche, d’éviter un sabre ou
un coup de poing, nul temps pour l’analyse. Une pensée qui surgit et c’est alors trop tard, la cible s’est esquivée ou l’on a soi-même été touché. Le zen développe la part instinctive qui est en nous et l’expression de la pure et libre volonté.

Intuition et mobilité

Simples et directes, les méthodes d’enseignement des maîtres zen aux samouraïs correspondaient très bien à ces étudiants plutôt versés dans les arts de la guerre que dans la littérature et l’érudition. De toute évidence, ce que désiraient les samouraïs n’étaient pas tant des notions abstraites, que de savoir comment faire face à la mort
et à la peur de la mort, qu’ils devaient affronter constamment. Pour illustrer cette idée, telle était la réponse que faisaient bien souvent les maîtres aux samouraïs venus leur demander des conseils : “Ne pas se soucier de la mort et aller de l’avant”. Un problème auquel le zen, dans sa simplicité et son sens pratique, pouvait répondre. Un grand maître d’escrime de l’époque Tokugawa (XVIIe siècle), Myamoto Musashi, fondateur de l’école Niten Ichi Ryû, exprime cette idée dans un poème :

Sous l’épée haut levée
L’enfer vous fait trembler,
Allez de l’avant,
Et vous trouverez le pays de la félicité.

Autre apport spirituel majeur du zen dans les pratiques martiales : l’acquisition d’un état d’esprit clair et impassible, atteint aussi bien après de longues heures de méditation que par un entraînement prolongé au karaté-do. Cette disposition mentale, même si elle est dite immuable, n’est pas rigide, lourde et sans vie, bien au contraire. Elle montre un haut degré de mobilité d’esprit autour d’un centre calme. L’esprit peut alors diriger son attention là où il le faut, en haut, en bas, devant, derrière, dans toutes les directions requises. Ce qui a une correspondance pratique immédiate pour tous ceux qui s’exercent
aux arts martiaux : lorsque l’attention est mobilisée sur un poing qui va attaquer, l’occasion d’accomplir le geste suivant est perdue et, incapable d’anticiper, on se contente de subir l’assaut. Réflexion, hésitation… et pendant cette délibération,
l’adversaire peut déployer sa technique. Il s’agit de ne pas lui fournir cette opportunité
en restant aussi mobile que possible et en gardant l’esprit libre de faire son propre
mouvement ou contre-mouvement, son déplacement ou son anticipation. Si deux
actions sont séparées de l’espace d’un cheveu, les ouvertures créées font courir un grand risque d’être atteint. L’adversaire ou le partenaire d’entraînement peuvent voir ces ouvertures et s’en saisir. Que la défense suive l’attaque sans interruption, et il n’y a alors pas deux mouvements appelés défense puis attaque, mais un seul mouvement instantané, une pure expression ininterrompue d’énergie vitale. C’est en ce sens que le plus grand maître contemporain de karaté-do, Maître Taïji Kase (1928-2004), aimait à dire : “Le karaté c’est la vie et la vie c’est le karaté.”

Télécharger l’article complet paru dans le Magazine Ultreïa Hiver 2015

 

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