Le style Kase Ha

Sensei Taiji Kase Seinsei Pascal Lecourt

Interview Sensei Pascal Lecourt 6ème Dan. Assistant de Maître Kasé parut dans le Magazine Karaté Bushido de septembre 2011.

Sensei Taiji Kasé: la voie du Maître n’est pas éteinte

Sensei Taiji Kasé a été l’un des plus grand Maître de Karaté du XXème siècle. Connu dans le monde entier comme un combattant hors pair et comme enseignant de haut niveau, il n’a jamais cessé de perfectionner son art et de le faire évoluer jusqu’à créer son propre style. Avant de s’éteindre en 2004, il a créé une Académie Internationale (Kase Ha Shotokan Ryu Karate-Do Academy) à la tête de laquelle il a placé ses plus fidèles élèves, dont Sensei Pascal Lecourt (pour la France), 6ème dan, celui qui a été l’un des plus proches assistants pendant prés de trente ans. Tout l’héritage de l’enseignement de Sensei Kasé vit encore. Un témoignage rare.

A l’occasion de la sortie du DVD « les fondamentaux de l’école Kasé-Ha », rencontre avec Sensei Pascal Lecourt, 6ème dan, qui enseigne à Rouen et est instructeur international, élève et assistant de Maître Kasé durant près de 30 ans qui nous livre un témoignage unique sur la quintessence de la pratique et de l’enseignement de Maître Kasé et sur l’homme qu’il a été.  L’un des plus grand combattant de karaté du XX siècle, épris de recherche et de perfectionnement et un homme plein de richesse de cœur et d’humilité.

Q : Sensei Kasé est considéré comme l’un des plus grand Maître de Karaté du XXème siècle et un combattant hors pair. D’ou lui vient cette réputation?

Avant d’être un grand Maître, un grand expert et un pionnier du karaté en France, Sensei Kasé a surtout été un très grand combattant. Il a non seulement été à l’origine des premières règles de compétition de karaté au Japon de JKA (Japan Karaté Association), après la mort de Maître Funakoshi mais il a aussi été celui qui répondait aux défis que tous les combattants d’autres sport de combat lançaient au karaté. A l’époque, ça se faisait beaucoup et comme le karaté commençait à peine à se faire connaître, il fallait en montrer sa valeur. Il était envoyé de par le monde par la JKA pour promouvoir le karaté avec un groupe d’expert dont les Sensei Enoeda, Shirai, Kanazawa. Il a dû pour cela livrer des combats réels, sans arbitres, sans règles, face à des boxeurs, des catcheurs, des lutteurs, etc. Pour lui, il ne s’agissait pas tant de se battre pour le plaisir ou pour tester sa technique que pour l’honneur du Japon et pour l’honneur du Karaté. Dans le DVD, Mme Kasé nous en parle, et d’après elle, il n’a jamais perdu aucun combat. Cet aspect de sa vie a contribué à forger sa réputation de combattant hors pair, ce qui était vrai. Il y a tant et tant d’anecdotes sur les combats réels qu’il a livrés. Lorsque l’on entend dire parfois que le karaté traditionnel, et surtout celui de Sensei Kasé n’est pas réaliste, je ne vois pas de quoi il s’agit…

Sensei Kasé a été formé à l’époque ou le japon était en guerre, la vie et la mort ne tenaient qu’à un fil. Le Karaté était alors enseigné de manière rigoriste et réaliste. Il nous racontait que pendant les entrainements, il est arrivé qu’il y ait des morts tant les karatékas s’investissaient et tant le karaté était tourné vers le réalisme. Le ministère fermait les yeux, il fallait s’entrainer pour résister à l’invasion américaine. L’esprit militariste de l’époque et le Japon en guerre ont contribué à donner un esprit dur et impitoyable à l’entrainement. À 16 ans, Sensei Kasé s’était engagé dans la marine, dans les Kamikazes. Le jour où il a reçu son ordre de vol, ca a également était le jour de l’armistice. Il avait reçu la préparation militaire, il y serait allé. Je suis bien content que l’Histoire l’ait épargné.

De cette époque, de ce style d’entrainement, il a gardé quelque chose d’essentiel qui a marqué son karaté tout au long de sa vie. D’une part un instinct de vie et de combat très fort mais aussi un attachement à « l’IPON shobu », qu’il privilégiait beaucoup. C’est à dire la victoire sur une technique, donner un coup et mettre hors de combat son adversaire en une seule action, parfaite et décisive par sa rapidité, sa puissance et sa précision. « Une technique doit tuer » disait-il. Maître Kasé n’avait pas d’égale dans cette façon de pratiquer. Il était connu et reconnu pour son KIME inégalé. Il savait concentrer une énergie maximale dans chacune de ses techniques.  D’autre part, son éducation, sa famille a aussi contribué à forger sa personnalité d’homme et de combattant. Je me souviens qu’il m’a raconté une fois que son père, qui était très rigoureux, lui interdisait de se plaindre. Une fois, alors qu’il était enfant, en rentrant de l’école, il est tombé et s’est fait mal aux genoux, il a pleuré tout au long de la route. Devant chez lui, il a séché ses larmes, est passé devant son père sans pleurer, est allé dans sa chambre et a pleuré de nouveau. Les anecdotes personnelles de sa vie ou le contexte historique que je donne ne sont là que pour situer quelques éléments qui l’ont construit dans sa pratique à un certain moment de sa vie. Mais s’il a atteint le statut de grand Maître, c’est parce qu’il a dépassé ces paramètres durs et qu’il a toujours cherché à améliorer son karaté. Tout au long de sa vie il s’est surpassé pour parvenir à  se rapprocher de l’essence même du karaté.

Q : Quelle sont les spécificités qui ont fait de son karaté un style unique?

Sensei Kasé était un génie du Karaté. Sa vision de la pratique était unique. Il est le seul par exemple à avoir fait fusionner les principes de l’école de des deux sabres « Ninten Ryu », celle de Miyamoto Musashi, appartenant à l’histoire du Japon féodale avec le karaté moderne, celui de Maître Funakoshi. Cette recherche l’a amené à développer beaucoup de techniques avec les mains ouvertes, comme si les bras et les mains ouvertes devenaient des sabres. Cette découverte se décline aussi bien dans les gardes, adaptées à plusieurs hauteurs selon la circonstance que dans les blocages et doubles blocages, dans les contres attaques, dans les attaques dans les déplacement ou dans le timing. Cette particularité technique est propre à sa recherche. Il a également élaboré plusieurs enchainements dédiés à l’approfondissement de cette découverte, aussi bien avec les mains ouvertes qu’avec les poings fermés.

Les différentes techniques : O-Wasa, Chu-Wasa et Ko-wasa (longue, moyenne ou courte distance) caractérisent également sa pratique.

Une autre particularité de sa recherche est la fine connaissance et la parfaite maîtrise de la respiration. Son énergie s’appuyait beaucoup sur sa respiration. C’était pour lui, l’élément déterminant pour augmenter sa puissance, la circulation de l’énergie qui en découle était primordiale. Les quatre principes respiratoires, avec leurs ramifications, qu’il a développés et décrits dans le DVD, en sont la clé. Par ailleurs, Maître Kasé était capable d’un profond relâchement du corps qui lui donnait une incomparable disponibilité de mouvement, de déplacement et favorisait une pure expression de l’énergie. Il enseignait comment partir de 0 (relâchement) pour arriver à 100 (contraction) en une fraction de seconde, puis revenir à 0 tout aussi rapidement.

Il y a également tout un aspect énergétique et vibratoire qui sont propre à sa recherche. Il insistait beaucoup sur la connexion au sol: « ten shin jin », répétait-il souvent : ciel-terre-homme. L’unification de l’homme, au ciel et à la terre  permet de développer une grande énergie à travers la technique. Les pieds sur terre, la tête droite vers le ciel, une inspiration qui permet de capter l’énergie du ciel et un ancrage des pieds pour une captation de l’énergie du sol, des émanations de la terre. « L’homme est comme un trait d’union entre les deux, l’homme est l’expression des deux énergies.  Plus l’expiration est concentrée en un point et plus votre technique sera efficace» disait-il. Sensei Kasé enseignait aussi que si l’Esprit est dispersé alors l’énergie est perdue dans l’univers, il insistait aussi beaucoup sur la visualisation, c’était un point primordial. Mais il y aurait tant d’autres choses à dire sur les découvertes prodigieuses de sa recherche.

Q : Vous avez connu l’homme, comment était-il dans la vie?

Maître Kasé disait souvent que « Le karaté c’est la vie et que la vie c’est la karaté ». L’art ou la vie ont les mêmes mécanismes. Il a poussé cet adage le plus loin qu’il a pu. C’était un homme humble, déterminé, épris du désir de recherche et de perfectionnement, ouvert aux autres et plein de bienveillance pour ses élèves. Il aimait les hommes. Il n’y avait aucune vulgarité ou brutalité dans sa pratique, le plan artistique, au sens profond, était valorisé. Je veux dire que l’énergie agressive est vulgaire, l’énergie du maître est positive, créative, elle permet d’aller vers l’autre alors que l’énergie négative détruit l’autre. Dans le kumité par exemple, lorsque  l’ego prend le pas, c’est l’agressivité qui répond à une agressivité. Sensei Kasé nous disait: « mieux vaut casser le bras de son adversaire avec des techniques de mains ouvertes (Shuto), que de détruire l’intégrité physique de la personne ». On protège la personne et on se protège. C’était paradoxal pour un maître de karaté mais aussi la marque unique de son travail intérieur et de son évolution dans la compréhension de l’essence du Karaté.

Maître Kasé vivait pour la recherche, il a été le plus pointu des Maîtres de sa génération dans cette quête. Comme beaucoup d’artistes, ce sont des individus qui se nourrissent de leur recherche. Peu importe les retombés, peu importe la reconnaissance mondiale. Il ne savait pas combien il gagnait d’argent, combien de personnes assistaient à ses stages, quelle gloire il en tirait. Il n’avait pas d’intérêt pour l’intérêt. Alors qu’il était un Maître internationalement reconnu et très demandé, son propre frère, le jour de ses obsèques au Père Lachaise, a dit qu’il ne savait pas à quel point son frère était connu dans le monde. Il ne cherchait pas de « poste important ». Je me souviens, en 1987, alors que j’étais au Japon avec lui, et que la JKA se cherchait un vrai leader, je lui ai demandé s’il était intéressé par ce poste. Il a répondu que s’il devait reprendre cette organisation, jamais plus il ne porterait son kimono mais aurait juste  » un costume, une cravate et un stylo « . Il voulait toujours pratiquer et aller au plus profond de sa recherche. En France non plus il n’a jamais convoité de poste. Il disait souvent « numéro 1 : liberté ».

Son enseignement était pour tout le monde

Il ne se souciait ni de la gloire ni de la reconnaissance. Il n’aimait pas trop les interviews, il n’aimait pas non plus se mettre en avant. Quand on lui disait qu’il était un grand maître, il souriait et… continuait sa route. C’était sa réponse. Un jour, je lui dis: « Sensei, tôt ou tard vous allez mourir et il n’y a rien de vous, pas de livre sur vous, votre recherche ou votre conception de la pratique, pas de DVD, rien ». Il me répondit que : « le jour où j’écrirai un livre, c’est que je n’aurai plus rien à dire. Si j’écris maintenant, je devrais peut-être me contredire dans dix ans « . Seule la recherche sur l’essence du karaté lui importait dans sa pratique. La recherche et l’enseignement, son enseignement était pour tout le monde, aucun élitisme, il fallait en revanche se surpasser pour y accéder.

 Amour, indulgence, bienveillance, honneur

Un dernier aspect de sa personnalité atypique, il n’aimait pas les conflits. Je me souviens que lors d’un stage, on s’entrainait vraiment très fort. Un groupe d’individus s’est subitement assis en plein milieu du gymnase, comme ça. J’étais hors de moi de les voir se comporter ainsi. J’ai voulu y aller et le maître m’a arrêter d’un mouvement de tête. Une autre fois, en Finlande, en 1996, il faisait beau, nous étions dehors après un stage et il me dit, « je suis bien ici parce qu’il n’y a pas de conflits, c’est comme des vacances ».

C’était par ailleurs, un bon père de famille. Il était également passionné d’appareils photos (il en avait plusieurs chez lui), d’astronomie, de littérature classique Française, Russe ou Japonaise. Il recherchait toujours l’équilibre dans les différents aspects de sa vie. Un dernier point me revient. Lors de ses funérailles en France, un moine Zen qui connaissait bien Sensei Kasé a lu une oraison funèbre. Il est de tradition que le défunt soi renommé selon ses qualités majeures. Le moine l’a renommé: amour, indulgence, bienveillance, honneur. Je garde ces vertus dans mon cœur et tente quant à moi, aussi fidèlement que possible, de les redonner à mon tour dans mon enseignement et dans la perpétuation du Karaté de Maître Kasé.

La vie de Maître Kasé en quelques dates

  • Sensei Taiji Kase est né le 9 février 1929 à Tôkyô.
  • En février 1944, a 15 ans se rend au Honbu Dojo Shotokan où il s’entraine avec Yoshitaka Funakoshi.
  • En mars 1945 il intègre l’école de la Marine dans la section des pilotes Kamikazes. Il y restera jusqu’à la fin de la guerre.
  • En 1949 Sensei Kase sera, à 20 ans, le plus jeune au grade de Sandan. Il devient devient un professeur responsable de la formation en Kumité et entraîne de jeunes instructeurs : Enoeda, Shiraï, Kanazawa, Ochi.
  • En 1965, mandaté par le président de la JKA, également ministre japonais des Affaires Etrangères, il a doitde propager le Karaté-Do à travers le monde.
  • Il arrive à Paris en août 1967 ou il s’installera avec sa famille et restera tout au long de sa vie.
  • A partir de 1976, il donne des stages partout dans le monde.
  • En mai 1999, Sensei Kase à une première attaque cardiaque et après six mois de repos forcé, il reprend l’enseignement et l’entraînement.
  • 2004, création de l’ Académie Internationale (Kase Ha Shotokan Ryu Karate-Do Academy)
  • 24 Novembre 2004, décès de Sensei Kasé. Les obsèques ont lieu au crématorium du Cimetière du Père Lachaise, à Paris. Sa famille, ses proches et de nombreux élèves venus du monde entier sont là pour lui rendre un dernier hommage.

Les fondamentaux

Publicités